Ici, vous allez faire connaissance avec le roman « Les bourdonnements du silence », ses personnages principaux, et quelques extraits du roman qui place le décor et l’époque ou se situe le récit.

Les Bourdonnement du silence. Chapitre 1 – Une autre vie
Agnès et Armand Giffard s’étaient rencontrés lors d’une « Fête de la Terre » dans la petite bourgade de Chauffailles, en Saône-et-Loire, à mi-chemin de leurs villages respectifs. Ces rassemblements festifs, à l’initiative de la « Jeunesse agricole catholique » favorisaient les échanges de pratiques et de produits du terroir, tout autant que les rencontres. L’ambiance était chaleureuse, Armand lui avait plu. Il était venu avec une ruche inoccupée, devant laquelle, il donnait un vrai cours d’apiculture. La jeune fille avait bu ses paroles, et le temps des explications elle était devenue une petite butineuse dorée. Elle avait été subjuguée par cette première plongée au cœur de la maisonnette de bois. Les cadres de cire encore garnis d’alvéoles dégageaient un parfum envoûtant. Elle y reconnaissait la cire, le miel et le sapin. Armand avait ponctué son bavardage instructif par la dégustation de son miel qu’il répandait sur de larges tartines de pain coupé en petits morceaux. Il tranchait également un rayon en petits bonbons collants à sucer. Son geste était juste et sûr et c’étaient précisément ses mains larges et épaisses, couvertes de taches de son, qui étaient venues troubler Agnès si intensément qu’elle était tombée amoureuse, comme ça, par surprise.
Au cœur du hameau des Renardes, outre la modeste ferme, se love un délicieux château au pied d’une douce colline herbeuse. Agnès, depuis sa fenêtre, s’y abîme la vue. Ce que tout le monde nomme le château est en réalité une grosse maison forte ceinte d’un mur de pierre aussi haut que ventru. C’est seulement depuis l’étage de chez elle que la jeune femme aperçoit le porche de pierre jaune, flanqué de rosiers grimpants. Elle aime à guetter la grosse porte bleue dans l’espoir d’entrevoir quelque chose ou, encore mieux, quelqu’un. Le charme de la bâtisse tient à ses deux tours rondes qui encadrent la façade ensoleillée, ainsi qu’à son jardin anglais.
La ferme du hameau appartient à celui que tout le monde ici appelle le marquis, bien que personne ne sache s’il possède un titre de noblesse. Armand et ses parents en sont les métayers. Agnès avait rencontré le fameux marquis le jour de leurs noces où il était venu les féliciter à l’église de Cercié. Armand avait fait de rapides présentations et la jeune femme n’était pas restée insensible à l’allure mondaine de l’homme qui détonnait dans l’assemblée locale. D’emblée, elle avait distingué les mains blanches, les ongles propres, le feutre brillant du chapeau, les chaussures vernies à deux tons et, par la suite, son automobile.
À son arrivée à la ferme, elle avait fait remarquer à son mari et au père de celui-ci que les titres de noblesse n’existaient plus depuis la Révolution et que par conséquent il serait plus approprié de nommer le propriétaire de la ferme et des terres M. Noblay, plutôt que M. le marquis de Noblay. Sa belle-mère, outrée, l’avait avertie, furieuse.
— Ne vous y avisez surtout pas ! Il en a toujours été ainsi, vous n’allez pas commencer à faire des histoires !
Quelques semaines après l’installation des jeunes mariés, le marquis n’a pas dérogé au rituel du règlement de ses dettes et s’est présenté à la ferme. Après l’avoir salué d’un simple « Bonjour, monsieur », Agnès l’invite à entrer dans la grande cuisine où elle est seule. La jeune femme l’observe à la dérobée ; tête nue, il n’a rien perdu de sa superbe et elle découvre, comme un secret, une incroyable mèche de cheveux blanc neige dans sa chevelure de jais qu’il chasse volontiers d’un doigt, mais qui retombe invariablement, indocile et souple, sur son front. Il détonne dans cet univers paysan : pantalon culotte de cheval de gros velours marron, petit gilet assorti sur une chemise bise et bottes cavalières noires. Tandis qu’il s’assoit, elle sort un verre du placard et une bouteille de vin de noix maison, concocté par sa belle-mère. Cette dernière est au jardin et les hommes étêtent les chardons dans les prés avant qu’ils ne montent en graine et se ressèment. Elle est la maîtresse de maison. Sans la moindre timidité, elle pose la note du mois devant lui.
— Asseyez-vous donc, monsieur !
Ravi de l’aplomb de la jeune femme, le marquis lui répond :
— Je goûterais volontiers de ce breuvage à la condition que vous m’accompagniez !
Agnès, en bonne fille de vigneron, ne refuse pas la proposition et se verse également un verre de l’élixir.
— Trinquons à votre arrivée en Brionnais, chère Agnès !
En levant son verre, il lance un regard circulaire dans la cuisine de la ferme.
— Tout me paraît plus clair qu’avant dans cette pièce, je me trompe ?
— Non, vous avez raison, au grand dam de ma belle-mère, j’ai remplacé la toile cirée usée, ôté les rideaux et Armand a posé du carrelage blanc autour de l’évier.
— Quelle heureuse initiative !
Agnès, rougissante, reçoit le compliment avec joie et esquisse un sourire de contentement tandis que l’homme soutient son regard et lui demande tout à trac :
— Êtes-vous heureuse ici ?
La jeune femme, surprise qu’un inconnu sonde ainsi son intimité, se redresse légèrement tout en pensant à sa mère qui lui a demandé la même chose dimanche dernier, lors de sa venue. Elle ne lui dit pas, ainsi qu’à elle, qu’elle doit s’habituer, qu’elle craint Joséphine, elle répond d’une voix douce :
— J’aime Armand.
Le marquis, peut-être un peu gêné de son audace, vide son verre, paie ce qu’il doit et se retire en lui réaffirmant qu’elle est la bienvenue aux Renardes.
Agnès ne fait aucun commentaire, à qui que ce soit, au sujet de leur conversation, et se contente de donner l’argent à sa belle-mère.
Les Bourdonnements du silence. Chapitre 2 – Les accords de l’été.
La pluie cesse enfin dès les premiers jours de juin. Un répit pour la nature et pour les cultivateurs. Jean et Armand se lancent à corps perdu dans les fenaisons. De l’aube jusqu’à la tombée du jour, ils fauchent, ils fanent, ils forment des andains et recommencent puis finissent par charger l’herbe sèche en vrac sur le char en bois.
Les femmes sont venues avec le repas pour leur faire gagner du temps, mais aussi pour profiter d’un déjeuner familial en plein air.
Agnès étale une belle nappe fleurie à l’ombre d’une haie et sans plus attendre tend la bouteille de vin coupé d’eau à son homme. Le verre circule de main en main. Les fronts ruissellent sous les chapeaux. La jument attaquée par les mouches secoue son licol et piaffe, pressée de se déplacer. Les hommes écrasés de fatigue plongent et replongent leur cuillère dans la salade de pommes de terre, personne n’ose troubler le silence en harmonie avec la nature accablée où les grillons et les oiseaux se sont tus à leur tour.
À onze heures, Agnès quitte la cuisine, où le repas est prêt, pour se faufiler au fond du jardin jusqu’à l’allée au pied du haut mur où se niche le passage. Son cœur tambourine dans sa poitrine, sa respiration se saccade et quand elle empoigne le heurtoir de cuivre elle n’a plus une seule goutte de salive. C’est Noblay qui ouvre la porte bleue.
— Chère Agnès, que me vaut ce plaisir ?
Troublée plus qu’elle ne le voudrait elle lui raconte tout, pêle-mêle : la pluie, le froid, la colonie décimée, les hausses vides, son jardin, ses fleurs… Une logorrhée. Le marquis, ému à son tour, rempli d’empathie, réitère sa proposition :
— Je serai très heureux de vous venir en aide si c’est ce que vous souhaitez. Vous pouvez dès demain installer vos ruches contre le mur du jardin sauvage près du lierre grimpant, j’ai lu qu’elles appréciaient ses fleurs en fin d’été.
— Je crois qu’elles seraient dans de meilleures conditions que derrière notre ferme. Merci infiniment, monsieur…
Agnès laisse sa voix en suspens, ne sachant plus si elle doit dire M. le marquis, M. de Noblay, ou M. Noblay. L’homme s’en aperçoit et malicieusement lui glisse :
— Chère Agnès, appelez-moi Charles si vous le voulez bien, ce sera plus simple.
Armand, secrètement admiratif de l’aplomb de sa jeune femme et soucieux de lui plaire, décide, au cours du déjeuner, de déplacer les ruches dès le lendemain. À la tombée de la nuit, quand ils sont sûrs que toutes les petites butineuses sont revenues, ils ferment les grilles d’entrée, retirent les toits, placent un couvercle, le couvre-cadres et sanglent le tout avec des cordes.
Au petit jour, avant le petit-déjeuner, Armand, Jean et Agnès emportent les ruches les unes après les autres dans la brouette et les posent délicatement sur une grande planche de bois soutenue par des rangées de briques.
Elle est follement heureuse. En franchissant le mur de la propriété du marquis et en le fréquentant, elle réalise qu’elle s’affranchit du tabou de la différence de classe qui cantonne les Giffard dans un rôle de subalternes. Ces impressions réveillent en elle une force nouvelle. Elle ne s’est jamais sentie aussi libre.
Ce jour-là, elle retourne par deux fois jusqu’au jardin du château, émerveillée ; elle découvre l’amour des abeilles pour la phacélie, accroupie au ras de la ruche, elle contemple avec stupéfaction que les butineuses reviennent lourdement chargées de pollen bleu. Quand elle se redresse, le marquis est là, derrière la ruche. Avec son plus grand sourire, subjuguée par sa découverte, elle lui dit :
— Approchez-vous, monsieur Charles, je suis sûre que vous n’avez jamais vu de pollen bleu !
— C’est extraordinaire ! Quelle surprise ! Pensez-vous que le miel sera bleu lui aussi ?
Agnès se redresse et plonge ses yeux dans le regard malicieux du marquis. Elle y répond d’un éclat de rire. Un bref instant, elle chavire, suspendue entre l’accroche-cœur blanc et les sourcils noirs.
Heureuse, la jeune apicultrice communique sa gaîté à tous et la période des foins, si fatigante d’habitude, pèse moins cette année à la famille Giffard. L’herbe ramassée trop tardivement est de piètre qualité, mais les longues journées ensoleillées apportent la satisfaction du travail bien fait. À la fin du mois de juillet, les foins sont enfin terminés, le fenil au-dessus de l’étable, appelé le « fnô » en patois, est rempli. Agnès aime s’en approcher pour s’imprégner des odeurs d’herbes sèches qui fleurent bon la tisane, au lever du jour.
Les bourdonnements du silence; Chapitre 3 – L’indépendance.
Agnès prépare Noël, son premier chez les Giffard. Pas de grandes festivités au hameau, juste une sortie inhabituelle pour la messe de minuit et un bon repas le lendemain.
L’église est pleine à craquer, le curé jubile ; la plupart des femmes sont venues à confesse dans la semaine. Il est au courant de tous les potins et autres secrets de ces couples de gens de la terre, de ceux des commerçants ou des ouvriers de la petite ville. Agnès se plaît à penser que les sourires et la bonne mine du dévot ont un lien avec ce pouvoir qu’il détient : celui de tirer les vers du nez de ses ouailles. Jamais elle n’ira le voir, il ne lui inspire aucune confiance.
Toutes les pensées de la jeune femme restent secrètes, elle tait ses observations pour ne pas blesser Joséphine et sa mère. Les propos inquiétants du prêtre lui déplaisent, son homélie parle de haine, de guerre, de période difficile à venir. Agnès n’y croit pas, au cœur du Brionnais rien ne peut lui arriver, quel ennemi viendrait jusque-là ? À quel diable fait-il allusion ?
Personne ne peut se douter que cette fête joyeuse sera la dernière au hameau des Renardes et pourtant Armand sent poindre un mauvais pressentiment. Il pense à ses parents qui vieillissent, à la guerre de moins en moins improbable.
Au creux de l’oreiller, il ne confiera toutefois pas à sa belle ses sombres pensées pour ne pas ternir la soirée, mais surtout parce qu’il ne saurait pas comment dire les inquiétudes qui l’étreignent ce soir ; les Giffard sont des taiseux.
L’année 1939 ne s’annonce pas très bien au niveau européen, mais ici le travail supplante les supputations politiques. D’ailleurs les nouvelles n’arrivent que par la TSF de Jean qu’il est le seul à allumer de temps à autre. Pourquoi s’enquérir des mauvaises nouvelles du monde entier quand on est si bien, replié au cœur d’un cocon familial. Les Renardes, c’est un hameau, retiré de la grand-route par trois ou quatre cents mètres de chemin caillouteux, niché au creux de deux collines, invisible de toute part.
La France, comme les habitants du hameau, retient son souffle et la nouvelle tombe le premier septembre avec l’invasion de la Pologne et l’ultimatum lancé à Hitler. Joséphine et Agnès poussent un cri, alors que Jean laisse échapper un « Merde alors ! » suivi d’un silence épais.
Les jours suivants, ils apprennent, comme tout le monde, l’ordre de mobilisation générale. Dans la journée du 4 septembre, un conscrit d’Armand frappe au carreau. Ensemble ils enfourchent leur bicyclette pour aller lire les affiches placardées au bourg du village. Joséphine ne cesse de pleurer. Agnès, comme en apnée depuis l’annonce de la déclaration de guerre, est devenue muette. Jean marmonne du matin au soir : « Les sales boches ». Pendant l’absence d’Armand, le facteur a apporté son ordre de mission, il rejoindra son régiment, le 155e RIF, à Thionville et sera affecté dans le secteur fortifié de la Crusnes sur la ligne Maginot.
Les bourdonnements du silence. Chapitre 4 –
L’hiver 1939 arrive en avance ; il ajoute de la difficulté à la situation. Aux Renardes, il neige dès le 28 octobre. Agnès profite d’une des rares journées sans précipitations pour hiverner ses protégées. Avec l’aide de M. Charles, elle place des cadres isolants et donne du sucre Candy pour fortifier les colonies avant l’hiver. Ces dernières se regroupent en une grappe très organisée autour de la reine. Les abeilles d’hiver vivent deux fois plus longtemps que celles qui travaillent. À tour de rôle, elles changent de place pour ne pas se refroidir. Agnès relate cette vie hivernale avec passion et le marquis boit ses paroles. C’est en replaçant l’un des couvercles sur une ruche que leurs doigts vont se mêler fortuitement. Face à face, mains scellées sur le rebord de bois, ni l’un ni l’autre ne tente de se détacher. Ils s’observent posément et seuls leurs regards enflammés trahissent une tempête intérieure qui s’oppose à leurs gestes lents et à l’air froid. Charles a les mains tièdes et douces, Agnès chavire, emportée par une véritable lame de fond.
La sonnette du vélo du facteur les tire brusquement de l’état de torpeur qui les paralyse.
Le facteur dépose une enveloppe sur le bord de la fenêtre de la cuisine. Agnès s’en empare et détaille l’adresse, elle ne trouve qu’un destinataire collectif couché sur le papier : « Famille Giffard » ; son mari ne lui écrit donc pas personnellement. Elle ravale sa déception et, rageuse, elle ouvre la lettre.
Chers tous,
Il ne se passe rien sur la ligne, nous sommes confiants. Les boches ne pourront pas franchir nos défenses et ils le savent. Nous travaillons maintenant dans les champs abandonnés par les populations déplacées, ça ne me change guère, je ramasse des patates et des betteraves. J’espère que la récolte a été bonne chez nous. Nous allons nous rendre à Thionville la semaine prochaine pour voir un spectacle de chansons de Maurice Chevalier et de Joséphine Baker. Il faut être à la guerre pour voir des vedettes ! Je me demande chaque jour ce que je fais ici. On a même reçu des ballons de foot et de rugby pour nous obliger à faire du sport. Tout est vraiment bizarre pour nous et je trouve le temps long. Merci pour le colis de victuailles, on s’est bien régalés. J’ai demandé une permission, j’espère venir bientôt.
Je vous embrasse tous très fort.
Armand
Contre son gré, un sentiment d’abandon étreint la jeune femme. Elle a l’impression de faire partie d’un lot : les parents, les animaux de la ferme et puis, elle, par-dessus avec les récoltes ou les meubles. Elle est affreusement blessée. Armand n’a jamais été prolixe, mais comment peut-il passer sous silence son amoureuse ?
Plus tard…
Le facteur dépose une nouvelle lettre sur le bord de la fenêtre. Avide, elle parcourt les lignes à la recherche de mots doux qu’elle ne trouve pas, mais dans un cri annonce :
— Il a une permission ! Vous entendez ? il revient, il revient !
Les jours précédant son arrivée passent vite, tous ont à cœur de lui montrer qu’ils font de leur mieux et que la ferme et les bêtes ne pâtissent pas de son absence. Le froid relâche son étau et le soleil dégèle ruisseaux et mares, appelées ici des « crôs ». L’attente prend fin un jeudi après-midi, Agnès l’aperçoit tout au bout du chemin, juste après la courbe. Elle lâche son panier en criant. Le cœur rajeuni, elle s’élance à sa rencontre, mais à quelques mètres de lui suspend sa course ; elle ne reconnaît pas son Armand dans ce soldat hirsute, débraillé, aviné qui chante à tue-tête.
— Tu veux voir le rat de la casemate ? Eh bien, regarde-le, ma belle ! crie-t-il en lui enserrant le visage de ses deux mains et en la plaquant violemment contre lui.
— Lâche-moi, tu me fais mal… Tu es fatigué, tu as bu, lâche-moi, Armand !
L’homme titube et ricane tout en essayant de l’attraper à nouveau. Agnès, effrayée, se dégage à chaque pas, et court jusqu’à la ferme où Jean s’interpose entre elle et son fils.
— Ce n’est pas beau à voir un homme complètement saoul, tu nous fais honte, dit le père.
— Mais qu’est-ce qu’ils ont fait de mon fils ? Regardez-moi ce qu’ils en ont fait, s’apitoie Joséphine.
Le soldat éméché, à moitié déculotté, fait mine de rentrer dans la cuisine quand son père lui intime l’ordre d’aller cuver dans le foin de la grange. C’est la consternation chez les Giffard.
À l’heure du souper, seul le bruit des cuillères au fond des assiettes emplit le silence. Tous trois sont abasourdis par ce retour, tellement différent de ce qu’ils avaient imaginé.
Les quatre jours de permission ne sont qu’une suite d’espoirs brisés. De longs silences pesants coupent l’appétit de la tablée. Rien ne retient l’attention d’Armand, même ses abeilles le laissent indifférent. Agnès cherche à comprendre, tente de lui demander ce qui se passe, mais il s’éloigne d’elle. Elle en vient à se réjouir de le savoir aux écuries ; l’étau des non-dits se desserre un peu quand il quitte la cuisine. Malgré son insistance, malgré son audace, il refuse de la rejoindre dans le lit conjugal où elle ose pour la première fois afficher sa nudité. Après avoir bu directement au robinet du tonneau, il dort, enroulé dans une couverture, au pied du lit, d’où il dissipe son ivresse dans un sommeil brouillé. Agnès pleure le mari perdu, l’amant attendu et se mure à son tour dans les silences. Elle s’imagine qu’il ne l’aime plus.
Agnès est révoltée par la conscription qui lui a ravi son homme, par l’armée qui les laisse s’alcooliser, lui et les autres, pour éviter les mutineries.
La mère de Armand, éplorée, se réfugie dans un silence épais, dos voûté, tête baissée, qui n’augure d’aucun échange. Agnès ne s’imagine pas encore combien une mère peut souffrir pour son enfant.
Jean, comme chaque soir, allume la radio dans l’espoir improbable d’une reddition allemande. Comme chaque soir, déçu, il avale sa soupe en vitesse et en silence.
Chapitre 5 – La vie de soldat
Qui peut être prêt du jour au lendemain à une vie de soldat dont il ignore tout ? Qui peut quitter précipitamment une femme et une famille aimées sans souffrir ? Ceux qui n’en ont pas, ceux qui n’ont rien à perdre, ceux qui ont le goût de l’aventure ou qui sont malheureux, mais pas Armand. Le départ avait été si soudain qu’il n’avait guère eu le temps de réfléchir. Il aurait bien aimé, sûrement comme beaucoup d’autres, exprimer la peur viscérale que son ordre de mobilisation avait fait monter en lui, mais il n’a pas su. La couardise ne sied pas à un homme devant un ancien poilu revenu des enfers, pensait-il. Avec les conscrits, la veille du départ, ils ont noyé leurs angoisses dans le vin en affichant une camaraderie et un enthousiasme qui suivaient le degré d’alcoolisation. Une révolte muette a paralysé le jeune paysan. Un état de sidération l’a privé de tout élan affectif envers ceux qu’il aimait. Une fois dans le train, l’inquiétude les a tous gagnés. Ils connaissaient les récits des pères revenus, ou pas, des tranchées de la Première Guerre. Ne se dirigeaient-ils pas à leur tour dans la gueule du loup ? Les états-majors disposent des hommes aux points stratégiques et vulnérables, mais eux restent toujours à l’abri. Armand veut bien défendre le pays, mais il ne veut pas mourir. La ligne Maginot est-elle aussi imprenable qu’on le dit ? Ne vont-ils pas servir de chair à canon ?
Chapitre 6 – Les silences du printemps.
— Chère Agnès, je suis tellement désolé de devoir vous apprendre une mauvaise nouvelle.
— Il est arrivé quelque chose à Armand ?
— Non, c’est de votre maman qu’il s’agit, le père Gruau m’a téléphoné pour vous avertir de son décès. Elle s’est retirée dans son sommeil à la suite d’un arrêt cardiaque.
Et plus tard…
La mère d’Armand :
— Vous n’avez pas l’air bien du tout, ne restez pas là, rentrez à la maison, nous allons nous débrouiller.
— Ce n’est rien, je suis désolée, ça va aller.
— Venez, je vous accompagne.
Le ton autoritaire de Joséphine a raison de sa détermination à participer. Arrivée dans la cuisine, une violente envie de vomir la prend. La mère d’Armand lui tend une bassine en lui disant de se reposer. Plus tard dans la journée, elle lui dit :
— Ce n’est pas une maladie, ma fille ! C’est le bonheur qui ose pointer son nez aux Renardes !
Complètement abasourdie, Agnès comprend ce que veut dire sa belle-mère. Elle compte les jours et réalise qu’entre la venue perturbante de son homme et le décès de sa mère, elle n’a pas saigné. Elle se retire dans sa chambre, reprend un calendrier, coche les jours et doit se résigner ; elle n’a pas eu de menstruations depuis deux mois et demi. C’est un véritable tsunami : les murs de la chambre se rapprochent, le lit penche, la porte s’ouvre. Joséphine est là, elle l’a suivie. Assises toutes deux sur le lit, elles partagent un destin de femme, mais quel malentendu ! La belle-mère se réjouit naturellement d’un bébé à venir, enfant conçu pendant la permission du soldat. Comment peut-il en être autrement pour elle ?
Agnès se mure dans le silence en espérant que le temps arrange la situation, comme par miracle, et cette pensée magique, presque enfantine, la conforte.
Chapitre 7 – Le prisonnier.
Depuis l’annonce de la grossesse d’Agnès, Armand vit comme un équilibriste sur son fil, entre tenir, et basculer à chaque pas.
Chapitre 8 – L’enfant du silence.
Sans nouvelles d’Armand, aux Renardes, la vie s’organise autour d’Édouard. Les chagrins et inquiétudes des parents se dissolvent dans les sourires et babillages du bébé.
L’hiver 1941 est l’un des plus enneigés de la guerre. Une lourde gangue blanche paralyse le Brionnais. Des congères atteignent une hauteur d’homme. Les plus vaillants des anciens et les tout jeunes manient la pelle des heures durant pour déblayer routes et chemins. Agnès s’extasie devant ces paysages méconnaissables où la blancheur infinie étouffe ses angoisses.
— Faites un doux baiser à l’enfant du silence, à notre Édouard. Je vous aime, Agnès, tranquillisez-vous, je reviendrai.
Chapitre 9 – Charles
Le marquis de Noblay avait la réputation d’être un homme discret, sensible et extrêmement gentil, mais un peu fier comme on disait. Ses métayers et tous ceux qui le côtoyaient, qu’ils soient de Bourbon-l’Archambault ou de Saint-Martin-du-Lac, ne s’en plaignaient jamais. Il n’appartenait pas au monde paysan bien qu’il s’en réclame parfois. Il était l’incarnation de sa classe sociale quoi qu’il en pense ; sa maison bourgeoise, ses tenues de cavalier, sa posture de gentleman, son parler sans accent ni patois en attestaient. Tous ceux qui connaissaient sa vie étaient compatissants, eu égard aux décès de ses enfants et à la maladie de son épouse.
En 1940, personne ne se doute qu’un homme de son rang, si tranquillement positionné dans la société, puisse s’investir pour la cause des Juifs et aille jusqu’à prendre le risque de les accueillir après les avoir aidés à passer la ligne de démarcation.
….
L’église comptait une vingtaine d’âmes quand Bachelet et ses sbires ouvrirent la grande porte, mitraillettes en main. Le curé en laissa échapper l’ostensoir et une fumée âcre envahit le chœur du petit édifice. Un silence de plomb repoussait les murs de pierre jaune. Chacun retenait son souffle en espérant ne pas croiser le regard des traîtres, attendant le bruit froid et impitoyable des tirs. Agnès comprit très vite que les miliciens recherchaient Charles et elle en eut froid dans le dos. Prudente, elle avait confié Édouard à Jean qui avait pour consigne de ne pas quitter la maison. Elle s’en félicita. Les « collabos » ressortirent aussi prestement qu’ils étaient entrés, proférant des menaces à l’encontre de tous ceux qui feraient obstacle à l’armée allemande. Le prêtre, gonflé d’une audace soudaine, reprit son ostensoir et tourna autour du cercueil en invitant l’assemblée à prier pour Madeleine qui avait eu le courage de résister à la barbarie nazie. S’ensuivit un silence interminable. Puis à son invitation les femmes abasourdies et apeurées, cette fois-ci, allèrent les unes après les autres s’incliner devant celle que le curé avait eu le cran de dévoiler. Personne ne s’attarda au cimetière, le souvenir du véhicule de Bachelet, portières ouvertes devant l’église, planait encore dans tous les esprits.
Chapitre 10 – L’année 1944.
De toute la guerre, l’année 1944 est la plus sombre aux Renardes…
Chapitre 11 – Le retour du prisonnier
À la gare de Mulhouse, ils montent dans un train réservé aux prisonniers et aux déportés. Armand ne peut s’empêcher de regarder s’entasser dans un wagon voisin ces hommes et ces femmes, dont le regard vide et lointain mange tout le visage, d’où les joues ont disparu. Ils se collent les uns aux autres, indifférents à la promiscuité. Sous les hardes rayées et sales, les longs membres décharnés le terrorisent. Une question le hante : leur âme a-t-elle pu garder une place dans leurs chairs dévastées ? Leur silence impressionne la rame entière. Armand ne sait plus où poser son regard pour échapper au malaise.
…
— C’est toi ? Pourquoi que tu n’as pas prévenu ? D’où tu viens ? Pourquoi que tu n’as pas donné de nouvelles depuis tout ce temps ?
Mutique, Armand lui serre la main, ne pouvant détacher son regard du pantalon raccourci sur la jambe amputée. Il pénètre dans la cuisine avec l’impression de ne reconnaître personne chez lui. Un immense malaise le gagne. Un instant qui paraît une éternité pour les Giffard, il a regagné la Forêt-Noire. Le gamin s’est blotti dans le tablier de sa grand-mère. Armand n’ose plus approcher Joséphine pour l’embrasser. Agnès, tétanisée par l’apparition de son époux, échappe le pot à eau qui se fracasse sur les carreaux. Un silence poisseux emplit la pièce et retient les mots de chacun au bord des lèvres engourdies.
Marie-Hélène Roux-Tinel